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Maroc : CAN 2015, l’histoire d’une trahison royale?

unnamedLa grande fête du football a débuté ce week-end en Guinée Equatoriale, un rendez-vous manqué pour le Maroc dont le renoncement à la CAN 2015 a provoqué une déception énorme sur tout le continent. Le royaume chérifien nourrit-il certains regrets ? Difficile de penser le contraire compte tenu de l’impact diplomatique, économique et sportive de la plus prestigieuse des compétitions africaines. Dans la mémoire collective, le refus du Maroc d’acceuillir la CAN 2015 en raison des risques relatifs à l’épidémie Ebola est vécu par les alliés du Maroc au sud du Sahara comme une trahison. Une trahison du roi Mohammed VI dont l’engagement en faveur de l’intégration subsaharienne ne souffrait d’aucun doutes avant la polémique provoquée par l’annulation de la CAN 2015 en terre chérifienne? C’est la question que pose ouvertement Guy Gweth dans cet ouvrage Maroc-Afrique- Ils ont trahi le roi paru ce week-end au format numérique (ebook) et disponible en édition papier à la demande aux éditions BOD. Guy Gweth est le fondateur de l’agence Knowdys (groupe de conseil en intelligence économique), spécialiste des marchés subsahariens, responsable du programme « Doing Business in Africa » à l’Ecole Centrale de Paris. Cet essai que nous présente Guy Gweth dans l’entretien ci-dessous décrypte les conséquences diplomatiques économiques sportives et symboliques de la décision royale de ne accueillir la CAN 2015.

Afrique Inside : Pourquoi ce titre « Maroc-Afrique- ils ont trahi le roi » ?

Avant de parvenir à la conclusion qu' »ils ont trahi le roi », l’ouvrage passe en revue les liens historiques, politiques, commerciaux et religieux qui unissent le Maroc aux pays subsahariens, au delà de la simple appartenance géographique au même continent. Il décrypte notamment 15 ans de diplomatie économique chérifienne en Afrique depuis l’avènement de Mohammed VI. Les résultats de ces investigations ne laissaient absolument pas présager la décision du Maroc de surseoir à organiser la CAN-2015 aux dates initialement indiquées. Il a donc fallu recourir au processus décisionnel royal pour se rendre compte que le souverain alaouite a été induit en erreur de manière délibérée. Heureusement pour les uns et malheureusement pour les autres, l’organisation du Mundialito-2015, à quelques jours seulement du début de la CAN-2015… est venue découvrir les faits de ceux qui, à la tête du ministère marocain de la Jeunesse et du Sport, s’étaient abrités derrière Ebola pour masquer leurs insuffisances. Je pense notamment aux inondations du stade Mourad Abdellah de Rabat du 14 décembre 2014. Cette fois, la décision du roi a été sans appel.

Afrique Inside : Qui sont ces « ils »? Qui a trahi le roi?

Ils sont une coalition formée de trois types d’acteurs. Primo, les membres du gouvernement Benkirane en charge du dossier CAN-2015 qui se sont rendus compte que la préparation de l’événement n’était pas au point. Pour eux, l’alerte de l’OMS sur Ebola est arrivée comme une planche de salut. Deuxio, les ennemis de la percée spectaculaire du Maroc au sud du Sahara. On a tendance à oublier qu’il y a des non-Africains qui perdent les parts de marché que gagnent les entreprises marocaines. Ces acteurs grincent les dents à chaque victoire d’une entreprise marocaine au sud du Sahara et cherchent à exploiter la moindre faille dans le dispositif marocain pour pouvoir dire aux Africains:  » Regardez, ces gens ne sont Africains que par opportunisme. Ce n’est pas vous qu’ils aiment, c’est vos marchés, la preuve par Ebola… » Cette deuxième catégorie a fait se lever un troisième type d’acteurs (à découvrir dans l’ouvrage). Ils sont allés jusqu’à fabriquer des sondages pour entamer la détermination du roi à accueillir la plus grande compétition sportive d’Afrique. Cet événement aurait pourtant permis de confirmer le leadership naissant du royaume sur le continent (en augmentant l’affectio societatis à l’égard du Maroc), mais aussi de rencontrer la kyrielle d’opérateurs économiques d’Afrique (anglophone notamment) où le Maroc n’est pas encore présent, faute de connaissance, de liens culturels et historiques suffisants).

Afrique Inside : Dans cet ouvrage, vous dédouanez le roi Mohammed VI, n’est-il pas comptable de la situation et de cette grande déception africaine après l’annulation de la CAN 2015?

Si vous posez cette question aux Marocains, ils vous diront, dans leur immense majorité, que le souverain alaouite ne se trompe jamais.‎ Le problème, c’est qu’en l’espèce, la position du Maroc est un acte concret qui remet en cause tout le discours du roi sur la solidarité Sud-Sud. Un proverbe marocain dit que « lorsqu’on veut du miel, il faut s’attendre à être piqué par des abeilles… » Or l’argumentaire de Rabat – auquel plus aucune personne sensée ne croit du reste – envoie un message singulier aux Africains:  » On veut votre miel, mais pas d’abeilles chez-nous… On vous épouse uniquement pour le meilleur. »

Afrique Inside : Que révèle ce paradoxe marocain, les liens très forts avec l’Afrique subsaharienne et le renoncement à la CAN 2015 ?

‎Mon livre montre que le paradoxe que vous évoquez est plus profond. Figurez-vous que le Maroc est le seul pays du continent africain à parler de l’Afrique comme « son continent d’appartenance. » Voyez-vous à quel point il serait incongru de parler de relations Nigeria-Afrique ou Madagascar-Afrique?‎ Eh bien, dans le cas du Maroc, les analystes et l’opinion se sont habitués à parler des relations Maroc-Afrique depuis le retrait du pays de l’OUA en 1984. A la faveur de cette CAN manquée, le paradoxe se révèle de manière plus frappante aux Africains. Mon essai démontre que, dans les faits, le Maroc est un pays d’Afrique et d’ailleurs… Parmi ces faits, je signale que, malgré la crise de la zone euro, le royaume a réalisé plus de 60% de ses échanges commerciaux avec les pays de l’Union européenne au 31 décembre 2013, contre 6,5% avec l’Afrique subsaharienne…, d’après les chiffres officiels marocains.

Afrique Inside : quelle est la singularité de la diplomatie marocaine?

La première singularité de la diplomatie économique marocaine, c’est qu’elle est essentiellement le fait du roi. Elle est pensée, mûrie et déployée depuis le palais royal. Minutieusement préparée par des envoyés spéciaux, chaque visite d’Etat de Mohammed VI (29 en 15 ans) est l’occasion, pour l’Etat du Maroc, de conclure des accords commerciaux et, pour les grands groupes du royaume, de signer des contrats importants. La deuxième singularité, c’est qu’il s’agit pratiquement d’une diplomatie d’entreprise. D’une part parce que le roi est l’un des plus grands opérateurs économiques du Maroc à travers son holding (SNI). D’autre part, parce que sa diplomatie est directement influencée par les riches et grandes familles marocaines ‎dont les représentants sont aux commandes de champions nationaux tels que Attijariwafa Bank, Addoha, Royal Air Maroc, l’OCP, etc… En clair, je parle des principales firmes marocaines qui ont percé en Afrique subsaharienne au cours des 15 dernières années… Ce dispositif, au demeurant bien rodé, comporte trois failles principales: 1) son moteur laisse sur le bord du chemin de nombreuses PME marocaines qui ne profitent pas assez de la puissance royale; 2) la mise en oeuvre, par le gouvernement, de certaines activités connexes à la diplomatie économique (telles que le sport) peut avoir une incidence positive ou négative sur cette dernière; 3) les conséquences conjuguées de ces deux failles génère une troisième, d’ordre géoéconomique, à laquelle mon livre apporte des solutions urgentes et concrètes.

La rédaction

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