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Le terrorisme en Tunisie : entre réalité et manipulations

L’équation démocratique est à variables multiples et complexes, reflet de sociétés aspirant au changement et écrivant une nouvelle page de leur histoire. Tout processus révolutionnaire bouleverse profondément une société, la nature et les modalités d’exercice du pouvoir engendrant une montée en puissance des rivalités et du désordre. L’ampleur des frustrations sociales, la montée des revendications, les inégalités sociales, économiques et politiques, la confusion et la désorganisation des pouvoirs à la recherche d’un nouvel équilibre, l’incertitude croissante, l’insécurité et le prurit anarchique qui en découlent sont autant de facteurs ouvrant une fenêtre d’opportunités à des acteurs malveillants cherchant à en tirer profit. En ce sens, l’instabilité et la confusion post-révolutionnaires peuvent s’avérer profitables à des mouvements terroriste locaux ou se revendiquant d’AQMI. En outre, cette phase de recomposition interne des régimes engendre des exclus, des perdants et des minoritaires pouvant être tentés, par des manœuvres illicites de déstabilisation, de verser dans la violence armée nourrissant ainsi tous les extrémismes, notamment religieux.

Attaque de l'ambassade des Etats-Unis en septembre 2012.

Attaque de l’ambassade des Etats-Unis en septembre 2012.

Attaque de l’Ambassade des Etats-Unis, lynchage de Lotfi Nagdh, double assassinat politique, multiplication d’attentats et d’attaques visant les forces de sécurité et l’armée nationale, tentative de porter atteinte à la rente touristique à travers les attentats manqués de Sousse et de Monastir, enracinement d’un foyer terroriste au Mont Chambi et le long de la frontière algérienne, événements de Raoued, faux barrage à Jendouba marquant l’importation d’un mode d’action typiquement algérien, etc. constituent autant d’éléments témoignant d’une montée en puissance du terrorisme islamiste en Tunisie et plaçant le pays dans un périmètre de ciblage préoccupant.

Par ailleurs, fragmentation du Maghreb, percée de l’islamisme radical et du jihadisme, éclatement d’un foyer d’instabilité durable au Sahel menaçant la stabilité et la sécurité des pays du Maghreb, profonde déstabilisation de la Libye déstructurant l’Etat et érigeant le pays en épicentre de la menace terroriste, dissémination et prolifération des armes légères et lourdes à notre frontière Est, poussée de fièvre en Algérie marquée par de profondes tensions à la veille de l’élection présidentielle du 17 avril 2014, enracinement du crime organisé transnational et généralisation de l’économie informelle, gel du Grand Maghreb aggravant sa dépendance économique et stratégique, zone euro en récession risquant de déboucher sur une reconfiguration géopolitique de l’Europe et restructuration en cours de la scène moyen-orientale sur fond de tensions croissantes, constituent autant de défis géopolitiques pour la Tunisie en transition démocratique.

C’est à travers le système de crises (sécuritaire, politique, économique et sociale) usant l’Etat et le corps social tunisien et les profonds bouleversements géopolitiques restructurant le voisinage tunisien que doit être analysée la montée en puissance du terrorisme menaçant la sécurité nationale tunisienne et hypothéquant la transition démocratique du pays. Dans ce contexte, qu’en est-il de la menace terroriste, entre réalité et manipulation ?

Le terrorisme, entre fantasme et réalité

Analyser les actes terroristes ayant secoué le théâtre tunisien sans s’interroger sur les motivations, la nature des acteurs et des cibles, les stratégies de l’ombre, l’imbrication de multiples facteurs, etc., c’est se cantonner à la description de la face visible de l’iceberg, face dont se délectent de nombreux pseudo-chercheurs ayant érigé le terrorisme en fonds de commerce. En réalité, tout terrorisme s’enracine dans un territoire, c’est-à-dire un milieu géographique et humain ayant ses propres singularités. Par voie de conséquence, tout raisonnement globalisant est à proscrire. Par ailleurs, toute violence de nature terroriste doit être analysée au regard de deux plans : un plan national caractérisé par des spécificités sociales, économiques et politiques pouvant alimenter la violence terroriste et, un environnement géopolitique régional et international dopant les facteurs internes tout en introduisant une dimension manipulation par des acteurs loin de toute foi religieuse et poursuivant, derrière le voile islamiste, des objectifs d’ordre stratégiques.

Face à la complexité de la menace terroriste, la prudence doit guider tout effort de recherche. Deux questions s’imposent :

– Quelle est la part relevant du local et la part s’inscrivant dans une dimension globale établissant un lien avec une « internationale » terroriste ?
– Quelle est la part authentique (combattants instrumentalisés, simples pions sur un échiquier, mais fondamentalement imprégnés par l’importance de leur cause) et la part manipulation et instrumentalisation (groupe infiltré par des services secrets étatiques et dont les actions téléguidées répondent à un agenda loin de toute foi islamique) ?

Le terrorisme islamiste semble combiner une part d’authentique et une part de manipulation par des services étatiques et des sources obscures. En ce sens, il convient d’établir une distinction entre commanditaires avisés, poursuivant des objectifs stratégiques ou personnels et les exécutants instrumentalisés. Cette distinction est au cœur du raisonnement : il ne s’agit pas de nier la réalité d’authentiques jihadistes mus par une volonté de lutter contre un Occident impie attaquant des terres d’islam ou voulant restaurer le Califat, mais de ne pas s’en contenter. Il est utile de prendre en considération les stratégies secrètes d’acteurs divers poursuivant des intérêts loins de toute foi religieuse, encore plus de l’islam. Le chômage et les injustices sociales, conjugués à l’absence de progrès économiques et sociaux, jouent en faveur des commanditaires et de la persistance du terrorisme. En outre, la stratégie occidentale de harcèlement et de stigmatisation des musulmans alimente le choc Occident-Islam et favorise l’endoctrinement et le recrutement des exécutants.

Le fantasme d’AQMI

AQMI est une organisation complexe, officiellement franchise d’Al Qaïda à l’échelle maghrébine et sahélienne et, officieusement, levier utilisé par de multiples acteurs au gré de leurs intérêts stratégiques ou criminels. En intégrant « officiellement » Al-Qaïda en janvier 2007, le Jihad au Maghreb change de dimension, de doctrine et de mode d’action. Il devient la quatrième branche armée d’Al-Qaïda, après celles établies en Afghanistan, en Irak et en Arabie Saoudite avec pour vocation d’unifier les mouvements jihadistes à l’échelle maghrébine. Telle est la face visible de l’iceberg, une partie d’une réalité extrêmement complexe et volatile. Les apparences sont souvent trompeuses !

L’idée d’une Al-Qaïda, maison mère, dirigeant ses différentes franchises à l’image d’une multinationale du terrorisme relève aujourd’hui du pur fantasme. L’organisation a été, conformément aux conclusions de nombreux analystes, décapitée sur le plan opérationnel en 2002 suite à l’intervention occidentale en Afghanistan. Progressivement, ses principaux responsables, dont Ben Laden, ont été neutralisés. Dès lors, la violence islamiste s’est recentrée sur des problématiques locales ou régionales inhérentes à la prise du pouvoir ou à la captation des richesses et le contrôle des trafics. Derrière les objectifs affichés, au Yémen, en Syrie, en Irak et au Liban, elle vise le renversement de pouvoirs chiites réfractaires à l’islam sunnite obéissant à un agenda géopolitique transcendant la doxa islamiste. Au Pakistan ou en Afghanistan, elle aspire à assurer le maintien au pouvoir de forces politiques islamistes.

Au Sahel, la menace salafiste, réelle car porteuse d’un message politico-religieux, est « mise à la sauce » de toutes les problématiques locales : trafics en tous genres, recherche de rentes, rivalités politiques, conflits d’intérêts entre nomades et sédentaires (Arabes et Touaregs, Maures et Noirs), poids relatif de l’armée et des services de sécurité au sein des différents pays, appétits des grandes multinationales, rivalités entre Etats, etc. Dans ce cadre, AQMI semble être l’arbre qui cache la forêt, le terrorisme amplifié voilant les véritables enjeux. Qu’ils s’appellent AQMI, MUJAO, Ansar Dine ou autre, il s’agit d’acteurs cherchant à tirer profit du désordre sahélien. AQMI ne constitue en tant qu’entité politico-religieuse qu’un irritant aggravant les facteurs géopolitiques et géoéconomiques à la base de l’instabilité de l’espace sahélien. La menace terroriste, ne doit pas masquer la défaillance politique, économique et sociale des Etats sahéliens minés par leurs faiblesses internes et par les appétits spéculatifs et rivaux des puissances étrangères.

AQMI_carte_regionale

Ce que l’on désigne sous le nom d’AQMI n’est en réalité qu’un conglomérat mafieux non homogène, composé de bandes aux intérêts disparates, souvent rivales, parfois unies quand elles sont collectivement menacées. Parcourue par des querelles de chefs mafieux, AQMI est aussi, et peut-être avant tout, une organisation de banditisme ayant érigé les enlèvements et les prises d’otages en commerce ordinaire. Vernis idéologique, l’islamisme est instrumentalisé afin de permettre à ces groupes criminels de s’enraciner et de prospérer au sein d’un espace dérégulé sur la plan stratégique. Alain Chouet souligne : « l’action d’AQMI tient plus de la « piraterie barbaresque » (trafics d’armes, de biens de consommation divers et surtout de drogues, racket des transporteurs, commerçants et entrepreneurs, prise d’otages contre rançon, etc.) que de la rhétorique salafiste. Ses revendications « idéologiques » (abrogation des lois européennes sur le port du voile, libération des militants islamistes violents, etc.), d’ailleurs soutenues avec mollesse, ainsi que ses proclamations répétées d’allégeance à la mouvance de Ben Laden et d’Ayman Zawahiri semblent d’abord destinées à lui donner un paravent idéologique islamique pour ses activités criminelles ».

L’islamisme radical apparaît comme étant le conduit par lequel s’enracine le crime organisé. Les mouvements se revendiquant de l’islamisme aspirent principalement à contrôler les routes et les trafics prospérant grâce aux vulnérabilités fragilisant l’espace sahélien. Il est donc important de dédramatiser cette appellation Al-Qaïda, qui est essentiellement un moyen de démultiplier l’attention médiatique dans l’intérêt des ravisseurs. Peter Pham, directeur du département Afrique du groupe de réflexion Atlantic Council, précise : « Le mouvement jihadiste en Afrique n’est clairement pas dirigé par le successeur d’Oussama Ben Laden, l’Egyptien Ayman Al-Zawahiri, si tant est qu’il contrôle quoi que ce soit. La marque Al-Qaïda aide certains groupes locaux à se distinguer des groupes rivaux, cela facilite notamment le recrutement de jeunes adeptes et dans certains cas le tampon Al-Qaïda leur permet d’obtenir des fonds de l’étranger, en particulier des pays du Golfe. De l’autre côté, cela permet à Al Zawahiri de faire croire au monde qu’il a plus d’influence qu’il n’en a réellement. En fait c’est un homme seul, caché dans une maison quelque part. Il apprécie de pouvoir tirer crédit, partiel ou total, de ce que font ces acteurs indépendants en Afrique. Mais dans les faits le commandement central d’Al-Qaïda n’a aucune influence opérationnelle. Rien ne provient de lui. Cela se passe entre groupes, ils échangent des savoir-faire, des informations et parfois des combattants ». Autant de théâtres d’affrontements, autant de problématiques différentes qui ne peuvent être résolues en considérant à tort qu’elles émanent d’un même courant ou d’un même chef d’orchestre tapi dans les zones tribales du Pakistan. « Le seul élément commun à toutes ces violences est le fait qu’elles servent partout les intérêts stratégiques des Etats-Unis et le besoin de légitimation des pétromonarchies wahhabites d’Arabie-Saoudite et du Qatar qui ne se cachent même plus en certains endroits de soutenir, financer et armer le djihadisme, à l’instar des événements secouant la Syrie. Derrière le paravent usé d’une Al-Qaïda mythifiée, ce sont là les véritables chefs d’orchestre de la violence islamiste ».

La menace terroriste en Tunisie

La menace terroriste affecte gravement la sécurité du pays et risque d’hypothéquer la transition démocratique en entravant la tenue d’élections libres et transparentes. Cette menace découle de la combinaison de multiples facteurs internes et d’un environnement géopolitique chargé de menaces.

Les facteurs internes

Divers facteurs structurant la scène tunisienne post-révolutionnaire s’avèrent favorables à un enracinement d’éléments jihadistes ayant recours au terrorisme : Le net affaiblissement de l’Etat traversant une crise structurelle usant ses capacités de résistance et de lutte ; La dispersion des moyens et l’absence de stratégie cohérente et globale de lutte contre le terrorisme fédérant les moyens sécuritaires mais également économiques et sociaux afin de mettre en avant le concept de sécurité globale et humaine; L’affaiblissement de l’appareil sécuritaire tunisien, notamment quant à la dimension renseignement et anticipation, pierre angulaire de toute stratégie efficace de lutte contre le terrorisme (absence de centralisation du renseignement stratégique : détection et neutralisation de la menace, d’organes d’exécution sûrs (non infiltrés) et efficaces (mobilisables rapidement et travaillant de manière coordonnée) ; La dégradation de la situation économique et sociale amplifiant les capacités des groupes terroristes en termes d’endoctrinement et de recrutement ; La pauvreté et la croissance du chômage touchant principalement les jeunes (absence de perspectives d’avenir); La corruption et la montée en puissance des trafics illégaux et de l’économie informelle offrant un levier de financement aux groupes terroristes. Plus globalement, nous assistons à une infiltration progressive du crime organisé transnational, limité à ce stade à un état embryonnaire du fait de la sauvegarde, en dépit de la crise, de certaines capacités de résistance de l’Etat tunisien (administration, société civile, etc.) ; Les ambiguïtés relativement à la législation applicable : frilosité du ministère de la justice quant à une application rigoureuse de la législation antiterroriste dans le cadre du respect des Droits de l’Homme ; La montée de l’extrémisme religieux et du salafisme prenant le contrôle de centaines de mosquées amplifiant les capacités d’endoctrinement et de recrutement. Le premier ministre Mehdi Jemaa, lors de son discours télévisé du 3 mars 2014, a évalué leur nombre à 149 ; L’affaiblissement de la coopération avec des partenaires clefs à l’échelle régionale et internationale du fait d’une relative détérioration de la confiance.

En dépit de la prudence inhérente à toute gestion de phase transitoire, laxisme, voire complicités remontant au plus haut niveau de l’Etat prêtant à interrogations alors que la situation exige fermeté en conformité avec les lois de la République à l’égard de toute organisation basculant dans la violence armée aveugle : ambiguïtés quant à une réelle volonté politique de la Troïka relativement à la lutte contre le terrorisme hypothéquant l’avenir du pays. Le gouvernement de Mehdi Jomaa semble vouloir marquer une rupture et un durcissement à l’égard de la sphère salafiste et jihadiste. L’intention est louable, encore faut-il en avoir les moyens et la possibilité tant les obstacles sont nombreux : affaiblissement et infiltration de l’appareil sécuritaire, grave détérioration de la situation économique et sociale offrant peu de perspectives d’embellissement à court terme, notamment relativement au chômage des jeunes, absence de stratégie cohérente et globale de lutte contre le terrorisme, environnement géopolitique chargé de menaces, duplicité de certains radicaux au sein du mouvement Nahdha et de ses divers satellites instrumentalisant la violence islamiste au gré des vicissitudes de la vie politique tunisienne afin d’entretenir un climat de tensions en vue de peser sur les futures élections, etc. constituent de sérieux défis qu’il conviendra de surmonter. Cette stratégie est caractéristique du fonctionnement de la confrérie des Frères Musulmans et a rencontré un soutien déterminant auprès des Etats-Unis et de certains pays européens.

Plus globalement, il est clair que les mouvements islamiques qui se sont approprié les révolutions arabes bénéficient du soutien de certaines puissances européennes et des Etats-Unis. Que dissimule cette alliance qui ne dit pas son nom ? Le pragmatisme et la Realpolitik semblent avoir pris le dessus sur les vertus de la démocratie et de la bonne gouvernance. N’en est-il pas de même à travers le soutien apporté par les Occidentaux à des mouvements ouvertement fascistes en Ukraine, l’objectif étant de reproduire le scénario de la révolution orange de 2004 afin de repousser l’ours russe dans ses frontières du XVIIème siècle et d’otaniser sa périphérie ou son étranger proche ? En effet, l’Afghanistan, l’Irak, la Somalie, etc. ont révélé l’incapacité des puissances occidentales à neutraliser les islamistes par la force : sur tous ces fronts, les troupes occidentales se sont repliées sur un compromis de façade. L’islam politique est enraciné et bénéficie du soutien d’une large base sociale et culturelle. Prenant acte de cet état de fait, l’Occident, à la faveur des révolutions arabes, apporte un soutien discret aux islamistes dits modérés dans l’objectif de neutraliser les plus extrémistes (l’écume hostile) en plaçant ces groupes face aux responsabilités de la gestion politique, économique, sociale et sécuritaire de leurs propres sociétés : telle est la parade globale à l’islam politique visant l’ensemble de la sphère de l’Islam. Conformément à cette logique, l’exercice du pouvoir politique confrontant ces groupes aux difficultés d’ordre économiques, sociales et culturelles (société civile) constituera un facteur déterminant de responsabilisation induisant le sens de la mesure et de l’autorégulation et l’élimination des plus radicaux. Parallèlement, cette stratégie obéit à des calculs géopolitiques d’envergure mondiale. Face à la percée de puissances rivales menaçant l’hégémonie américaine, il incombe pour l’Etat profond américain d’être en mesure de fragmenter le monde musulman selon des lignes religieuses et communautaires afin d’entretenir une zone d’instabilité durable sur le flanc sud de la Russie et de menacer la sécurité des approvisionnements énergétique de la Chine. De plus, via un soutien à peine voilé apporté aux séparatismes travaillant les périphéries de ces puissances majoritairement musulmanes (Caucase et Tchétchénie pour la Russie, Xinjiang pour la Chine), l’instrumentalisation de l’islamisme radical vise clairement à affaiblir ces acteurs menaçant le projet unipolaire américain.

Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE et fin connaisseur du monde arabe, abonde en ce sens : « s’approprier médiatiquement les violences politiques commises dans le monde par des musulmans isolés, offrir gracieusement leur parrainage moral à des groupes jihadistes locaux, permettait à la mouvance salafiste internationale de valoriser les mythes issus du 11 septembre, de magnifier les peurs de l’Occident et d’accentuer le fossé entre la terre d’islam et le reste du monde. Mais quand il apparaît à partir de 2010 que, suite aux recommandations de nombreux think tanks américains, l’Occident n’a nullement l’intention de protéger les régimes arabes des appétits des islamistes mais est, bien au contraire, prêt à leur offrir le pouvoir sur un plateau, la donne change du tout au tout.

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En effet, dès le milieu de la décennie 2000, des chercheurs néoconservateurs des deux côtés de l’Atlantique recommandent de confier l’encadrement et la gestion des sociétés musulmanes à la confrérie des Frères musulmans. Ceux-ci seraient des sortes de démocrates-chrétiens à la sauce musulmane, aimablement conservateurs et néo-libéraux, acquis à l’économie de marché mondialisée et susceptibles de constituer un utile rempart contre les dérives violentes du salafisme. C’est évidemment ignorer ou dissimuler le fait que tous les ténors de la violence jihadiste sont issus de la confrérie dont ils constituent de fait le bras armé. Cela n’empêche pas l’administration américaine, le Département d’État, le Pentagone et les services de sécurité américains, ainsi que nombre de correspondants européens au sein des instances de Bruxelles, d’adopter ce concept et d’en tirer leurs lignes de conduite lors des printemps arabes de 2011 ».

Georges Corm va plus loin en soulignant : « les mouvances islamiques qui ont kidnappé les révoltes à travers les processus électoraux semblent les bienvenues dans le monde occidental. Nous retrouvons à nouveau la même alliance ancienne entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, qui soutient ces mouvances pour faire échouer ce processus révolutionnaire, tout comme elle avait réussi à faire reculer la vague de nationalisme arabe laïque, anti-impérialiste et anti-israélien durant les années 1960 à 1980».
L’erreur d’appréciation, les impératifs géopolitiques de la GWOT américaine, la volonté de simplification et de schématisation de nombreux experts et journalistes contribuant à dénaturer la menace terroriste ont abouti à cette stratégie qui aujourd’hui trouve ses limites. En effet, « habiles, par l’utilisation des fonds alloués par les théocraties pétrolières, à occuper de façon démagogique les créneaux sociaux et sanitaires abandonnés par les pouvoirs autoritaires, les islamistes politiques le sont beaucoup moins à contrôler et gérer des États en difficulté. Les manquements à leurs engagements et obligations, leur incurie et la rapacité de leur gestion suscitent l’exaspération et la réaction des peuples en Égypte, en Tunisie et en Libye. Les débordements de violence des bandes salafistes provoquent la résistance des minorités en Syrie, en Irak, au Yémen et jusqu’au Pakistan. Moins de dix-huit mois après son instauration, « l’ordre islamique » prôné par les néo-conservateurs occidentaux et soutenu par les pétromonarchies est au bord de l’implosion ».

Pour autant, le « Grand jeu » est loin d’être achevé dans le contexte d’une exacerbation des rivalités à l’échelle planétaire. Les Frères musulmans ne sont pas résolus à abandonner facilement un pouvoir politique qu’ils convoitent depuis les années 1940. Conformément à leur idéologie et à leur doctrine, ils répondront certainement à la contestation par la violence. Non pas à l’instar des régimes dictatoriaux s’appuyant sur l’armée et une redoutable police politique, instruments régaliens de la violence institutionnelle. Comme le souligne Alain Chouet, « ils y répondront à leur manière par les assassinats politiques comme en Tunisie, par les lynchages et les viols comme en Égypte, par les règlements de comptes sanglants comme en Libye, par les voitures piégées comme en Irak. Autant d’actions subversives et d’entretien d’une insécurité permanente que l’on ne manquera pas d’attribuer à des mains étrangères, au terrorisme incarné par la mythique Al-Qaïda, aux impies et mal intentionnées qu’ils prétendront être les seuls à pouvoir couper. À ce petit jeu, les Occidentaux ont toutes les chances de se voir désigner comme l’ennemi surtout s’ils ont la mauvaise idée de ne plus soutenir, ou au moins de ne plus tolérer, les Frères musulmans ». Ce schéma constitue l’exacte répétition du précédent afghan voyant les « combattants de la liberté » soutenus par la CIA contre l’envahisseur russe en 1979 puis abandonnés à leur sort lors du retrait russe se retourner contre leurs bienfaiteurs américains et saoudiens. La Tunisie est désormais le laboratoire de cette nouvelle thérapeutique.

Les facteurs extérieurs

A ces divers facteurs internes s’ajoute un environnement géopolitique en profonde restructuration et chargé de menaces offrant de nombreux angles de pénétration en territoire tunisien et dopant les vulnérabilités du pays. En effet, le voisinage maghrébin (Libye et Algérie) et le flanc sud sahélien constituent une matrice amplifiant la menace terroriste et criminelle. Les autorités tunisiennes doivent prendre pleinement la mesure de la gravité de la situation et élaborer une stratégie de lutte contre ce fléau risquant d’hypothéquer l’avenir du pays.

Une impérieuse stratégie de lutte contre le terrorisme


Ce contexte en effervescence dicte une réforme de l’appareil sécuritaire tunisien en deux temps : à court terme, faire face à l’urgence découlant de la montée en puissance du jihadisme, de la menace terroriste et de l’enracinement du crime organisé transnational (multiplication des trafics illégaux en tous genres) sur fond d’aggravation de la corruption et d’affaiblissement de l’Etat tunisien. Cette orientation dicte une analyse rigoureuse et objective des facteurs alimentant le terrorisme et de la nature des acteurs afin d’élaborer les contre-stratégies ou ripostes à court terme en mesure de les contenir ; à moyen terme, une refonte de l’architecture sécuritaire tunisienne visant une rationalisation du fonctionnement des institutions impliquées dans la lutte contre ces menaces s’impose. Il conviendra d’être en mesure de dessiner les contours d’une stratégie nationale de sécurité (mission, composition et fonctionnement) pilotée par un le Conseil National de Sécurité (CNS). Cette structure assumera notamment la centralisation du renseignement stratégique, pierre angulaire de la lutte contre le terrorisme et le crime organisé et sera dotée d’unités diverses, notamment de renseignement, d’analyse géopolitique, de veille et d’analyse prospective (élaboration de scénarios et identification de situations de seuil d’alerte sécuritaire avec construction de tableaux de bords d’alerte).

Le fonctionnement et la performance des forces de sécurité intérieures s’inscrivent au sein d’une représentation du champ des menaces non pas simplement du passé ou du présent mais également de l’avenir. Un Etat doit être en mesure de maîtriser les enjeux d’avenir de sa politique de sécurité et les besoins qui en découlent afin de jouer pleinement son rôle dans le maintien des grands équilibres internes. La volatilité et la diversité des menaces pouvant peser significativement sur la sécurité de la Tunisie dictent de sensibiliser les différents acteurs à la nécessité de la prise en compte de l’avenir dans leurs processus d’évaluation, de diagnostic et de traitement des sources de menace avérées ou potentielles. Plus que jamais l’anticipation est au cœur de la lutte contre le terrorisme en Tunisie.

Mehdi TAJE  Géopoliticien, spécialiste des méthodologies de la prospective Directeur de Global Prospect Intelligence Tunis, le 9 mai 2014

Mehdi TAJE
Géopoliticien, spécialiste des méthodologies de la prospective
Directeur de Global Prospect Intelligence 

 

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