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Centrafrique: Les miliciens à l’origine du conflit interreligieux

Des morts par centaines, des dizaines de milliers de déplacés dans la capitale centrafricaine. Le dernier bilan des affrontements communautaires établi par Amnesty International est lourd. Au matin du 5 décembre, les milices villageoises chrétiennes anti-balaka (anti-machettes) infiltrées dans certains quartiers de la capitale « ont fait du porte-à-porte et tué jusqu’à environ 60 hommes musulmans », selon le communiqué d’Amnesty. En représailles, les anciens rebelles de la Séléka ont pris les armes, tuant des chrétiens et pillant les maisons.

Alors que l’ intervention française et africaine se poursuit pour stopper la spirale du chaos et des violences, les exactions entre communautés ne cessent pas aussi bien à Bangui que dans l’arrière-pays. Des violences communautaires d’une rare ampleur. Un phénomène nouveau dans ce pays habitué aux coups d’Etats depuis son indépendance. « Le pays a toujours connu des violations des droits de l’Homme, même à l’époque du président François Bozizé. Mais celles-ci étaient commises sur une base politique, quelque fois ethnique, pas sur une base religieuse », analyse Christian Mukosa, chercheur à Amnesty International spécialiste de la Centrafrique. Certains accusent l’ancien chef de l’Etat d’avoir semé les graines de la haine entre les différentes confessions. Un argument que réfute le chercheur. François Bozizé, fervent adepte de « l’Eglise du christianisme céleste » « a été mis au pouvoir par des Tchadiens musulmans, tout comme Michel Djotodia, rappelle Christian Mukosa. Il n’hésitait pas à faire tuer et à arrêter des chrétiens à tour de bras … »

Les exactions des rebelles, graine de la haine

La Centrafrique – 4,5 millions d’habitants – est principalement composée de chrétiens (protestants et catholiques) qui constituent 80% de la population et qui cohabitent avec environ 15% de musulmans et 5% d’animistes. Ces communautés religieuses ont vécu ensemble de façon plutôt pacifique. Mais la donne a changé en mars dernier, avec l’arrivée au pouvoir de la coalition Séléka, dirigée par l’actuel président de la transition Michel Djotodia. Les rebelles, musulmans pour la plupart (certains éléments viendraient du Tchad et du Soudan), n’avaient pas de velléité d’islamisation du pays. Mais dans les faits, les exactions ont touché surtout des chrétiens.

« Dans certains quartiers musulmans, l’arrivée d’un chef musulman a été perçu comme un changement positif. Certains se sont dit : maintenant c’est notre tour, on n’a jamais eu de président musulman dans notre pays », explique Christian Mukosa.

Le comportement des éléments de la Séléka a cristallisé la haine et consacré l’amalgame. Pour une grande partie des Centrafricains aujourd’hui, tous les Séléka sont des musulmans et tous les anti-balaka sont des chrétiens. Tous les musulmans sont perçus comme des pro-Séléka, alors que les chrétiens sont considérés par les musulmans comme des partisans des anti-balaka. Une simplification bien éloignée de la réalité, estime Christian Mukosa. « Un exemple, si la majorité des anti-balakas sont chrétiens, on trouve aussi dans leurs rangs des animistes ».

« Tous dans le même sac »

Conséquence de cette confusion : le conflit s’est déplacé peu à peu. « Au départ, c’était un combat politique, les anti-balaka se battaient contre des ex-Séléka. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, ce sont les communautés qui se déchirent, explique le chercheur. Tous les chrétiens sont mis dans le même sac, comme tous les musulmans d’ailleurs. Les combattants ne font pas de différences entre les diverses obédiences ». Un amalgame à l’origine de grossières erreurs, rapporte le spécialiste :

« Avant hier, j’ai parlé avec un médecin dont les trois frères ont été kidnappés par les anti-balakas dans Bangui. Ils ont été arrêtés parce que leur morphologie est celle des gens du nord. Ils ont donc été assimilés à des musulmans alors qu’ils sont issus d’une famille de pasteurs protestants », raconte le chercheur, qui évoque « une instrumentalisation de la religion à des fins politiques, voir économiques ».

Difficile de revenir en arrière, tant la haine religieuse s’est instaurée dans les esprits en quelques semaines. Pour Christian Mukosa, une réconciliation est possible. Elle passera par la sécurisation du pays, la protection des civils dans un premier temps, puis le dialogue. Un dialogue qui « ne doit pas rester au niveau des leaders religieux mais se dérouler au niveau de la base. Il faut rapprocher les gens de confessions différentes, par des actions symboliques ».

Une tâche complexe. Dans la capitale, comme dans le reste du pays, le dialogue est rompu et la peur domine. En témoigne l’exemple de Bossangoa, aujourd’hui ville fantôme. Les habitants ont fui leurs maisons pour se réfugier dans deux camps. Les chrétiens sont rassemblés autour de l’église. Les musulmans se sont installés à moins d’un kilomètre, à l’école Liberté. Au milieu : le vide, la haine et le ressentiment.

Camille Dubruelh

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