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Algérie – Tunisie : les dessous de la coopération sécuritaire

Entre Alger et Tunis, les allers-retours sont de plus en plus fréquents. Un ballet diplomatique de part et d’autre de la frontière dont l’objectif affiché est clair: ces entretiens privés concernent la coopération sécuritaire. Le chef du parti Nidaa Tounes, Béji Caïd Esebssi, s’est rendu cet automne à deux reprises dans la capitale algérienne pour rencontrer le président Abdelaziz Bouteflika, tout comme le leader du parti islamiste Ennahdha, Rached Ghannouchi. Début décembre, c’est à Paris qu’une nouvelle entrevue a eu lieu à l’issue du sommet de l’Elysée sur la paix et la sécurité en Afrique. Cette fois-ci, entre le président tunisien Moncef Marzouki et le Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal. Un dialogue jugé constructif par les deux parties, qui ont qualifié la collaboration sécuritaire de « très bonne, de continue et rigoureuse ».

En effet, la Tunisie n’a d’autre choix que d’en appeler à son voisin pour venir à bout des terroristes qui sévissent depuis plusieurs mois dans les régions frontalières. Tout particulièrement sur le mont Chaambi, situé près de l’Algérie et considéré comme le bastion d’un groupe djihadiste à l’origine de plusieurs attaques sanglantes contre l’armée tunisienne. Kader Abderrahim, maître de conférence à Sciences po Paris et spécialiste du Maghreb, juge cette aide essentielle, puisque les militaires tunisiens, mal entrainés et peu équipés, auraient bien du mal à lutter seuls contre cette menace.

« La coopération militaire avec l’Algérie est excellente, tout simplement parce que les Tunisiens n’ont pas les moyens de faire face à une situation à laquelle ils n’étaient absolument pas préparés, que ce soit du côté des autorités politiques, de l’armée ou de la police ».

Alliés sur la scène diplomatique régionale

Quant à l’Algérie, son intérêt à défendre son voisin est manifeste. Encore traumatisée par le souvenir de la « décennie noire » du terrorisme dans les années 1990, ou plus récemment par l’attaque du site pétrolier proche d’In Amenas, dans le sud de son territoire, Alger « tient à tout prix à éviter une déstabilisation dans un pays aujourd’hui très fragilisé et à éviter les incursions terroristes à sa frontière Est », analyse le chercheur.

La Tunisie est un allié diplomatique de premier plan pour Alger (crédits: Wikimedia Commons)

La Tunisie est un allié diplomatique de premier plan pour Alger (crédits: Wikimedia Commons)

Outre la protection de son propre territoire, l’Algérie est consciente que l’aide fournie à l’armée tunisienne lui vaut d’autres avantages, notamment sur le plan de la diplomatie régionale. Tunis est un allié maghrébin important pour Alger, avance Kader Abderrahim. « La contrepartie à l’aide militaire est toujours la même. Dans les grandes instances internationales, la Tunisie ne prendrait pas le risque d’affronter l’Algérie sur d’autres sujets, notamment sur la question du Sahara occidental, même si les Tunisiens sont prudents et essaient de maintenir de bonnes relations avec le Maroc ».

L’Algérie médiatrice dans la crise politique ?

Le soutien algérien permet aussi aux dirigeants du pays de suivre au plus près les discussions visant à résoudre la crise politique tunisienne, même si Alger se défend d’opérer la moindre médiation. Alors que les Tunisiens peinent depuis plusieurs mois à se mettre d’accord sur le nom d’un Premier ministre, les autorités algériennes craignent plus que tout l’instauration d’un vide institutionnel chez son voisin et les dérapages qu’il pourrait engendrer.

Le Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal (crédits: Wikimedia Commons)

Le Premier ministre algérien, Abdelmalek Sellal (crédits: Wikimedia Commons)

La médiation opérée de l’autre côté de la frontière par le quartet (le syndicat UGTT, l’organisation patronale Utica, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre des avocats) s’enlise et les solutions semblent épuisées. Face à ce trou noir, la position d’Alger est catégorique : le pays est ouvert à toutes les solutions en Tunisie. L’Algérie se refuse officiellement à tout ingérence chez ses voisins et n’apporte aucun soutien officiel à l’une ou l’autre des parties. « Il y a une vieille tradition dans la diplomatie algérienne, note Kader Abderrahim : ne jamais intervenir dans les affaires internes d’un autre pays. Les Algériens font extrêmement attention a ne pas être trop voyants dans les gestes qu’ils envoient. Mais cela n’empêche pas que le pays veut peser sur les choix, les orientations et les décisions qui pourraient être prises par les autorités tunisiennes ».

Si l’Algérie affiche sa neutralité sur le sujet, l’amitié de ses dirigeants envers les anciens Bourguibistes n’est un secret pour personne. Au début de l’année 2013, lors des cérémonies du 50e anniversaire de l’indépendance algérienne, Abdelaziz Bouteflika en avait même décoré 11 d’entre eux, comme une manière de signifier que son choix était plutôt celui-la, et non celui des islamistes. « Alger soutien clairement Béji Caïd Essebsi et le parti Nidaa Tounes. Les Bourguibistes sont des personnes de la même génération que Bouteflika, ils se connaissent et ont appris à travailler ensemble, explique le politologue. Les autorités préfèrent discuter avec eux plutôt qu’avec les islamistes, dont on ne sait jamais quelle pourrait être l’évolution de leur politique ».

Le cycle des discussions algéro-tunisiennes est en tout cas loin d’être achevé. Les deux pays ont annoncé la tenue d’une grande commission mixte fin décembre pour renforcer la coopération dans tous les domaines. La rencontre sera sans doute aussi l’occasion de poursuivre les discussions à huis clos et pour les dirigeants algériens, d’offrir d’autres conseils aux protagonistes de la crise politique tunisienne.

Camille Dubruelh

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